Pour les startuppers bordelais, vendre son entreprise n’est pas un échec

La conférence-débat organisée à l’occasion de la présentation de la 4e édition du Startupper a montré que les jeunes dirigeantes et dirigeants à la tête des startups bordelaises ne sont pas là pour spéculer à court terme. Ouvrir son capital voire perdre le contrôle ne doit servir qu’à une chose : assurer le futur de l’entreprise.

La présentation de la 4e édition du Startupper, hors-série de La Tribune dédié aux jeunes entreprises innovantes a eu lieu à la Halle Héméra, rue Fondaudège, un nouvel espace de coworking de 1.900 m2, sur trois niveaux, inauguré depuis trois mois sur le site de l’ancienne usine de spiritueux Marie Brizard, où était produite la liqueur du même nom ainsi que le gin Old Lady’s (officiellement fabriqué dans une distillerie londonienne tenue secrète).

Réalisée par La Tribune en partenariat avec Bordeaux Métropole, la Caisse d’Epargne Aquitaine Poitou-Charentes (CEAPC), Fidal et French Tech Bordeaux, cette 4e édition du Startupper, millésimée 2019-2020 et vendue au prix de 9,50 euros, déploie sur 105 pages plus de 200 fiches d’entreprises très complètes. Sans compter la présentation des acteurs qui structurent l’écosystème de l’innovation : des incubateurs aux pôles de compétitivité en passant par les clusters, sans oublier les financiers, de la phase recherche et développement à celle du décollage.

“Vendre sa startup : réussite ou échec ?”

C’est à l’occasion de cette présentation du Startupper à la Halle Héméra qu’a été organisée la conférence-débat “Vendre sa startup : réussite ou échec ?” animée par Mikaël Lozano, rédacteur en chef de La Tribune à Bordeaux.

Plusieurs acteurs clés de l’écosystème ont participé à cette rencontre : Laurent Calando, directeur général et cofondateur de Samboat, plateforme bordelaise de location de bateaux entre particuliers, Mathilde Le Roy, fondatrice et présidente de Kazoart, galerie bordelaise d’art en ligne, Mathieu Llorens, directeur général d’AT Internet, pionnier des mesures d’audience (web analytics) que la société girondine a développé jusqu’à s’imposer comme un des principaux acteurs internationaux de ce marché, François Lafont, responsable ingénierie financière à la Caisse d’épargne Aquitaine Poitou-Charentes (CEAPC) et Julie Peitregnet, avocate fiscaliste au cabinet d’avocats en droit des affaires Fidal.

2.500 euros chacun, ce n’était pas assez

Samboat a été créée il y a cinq ans à partir d’un constat simple : les bateaux coûtent chers et sont peu utilisés, à raison d’une dizaine de jours par an.

A partir de là, nous nous sommes demandés : pourquoi pas les louer ? Nous avons suivi le modèle Airbnb et levé des fonds dès le début car nous avons démarré avec 2.500 euros chacun. D’où une première levée de fonds de 250.000 euros. Ensuite nous avons accueilli un partenaire assureur, la Maif, qui a apporté plus de 1 M€ dans l’entreprise
Recadre Laurent Calando

Alors ce montant de plus d’1 M€ qui reléguait les fondateurs en dessous des 50 % du capital était-il le bon prix ?

Nous ne valions rien, répond du tac au tac le directeur général. Conserver la majorité du capital n’était pas nécessaire mais il fallait quand même organiser les tours de cession. En 2018 nous recherchions un fonds pour nous développer à l’échelle mondiale et recherchions un industriel. C’est ainsi que nous avons rencontré Dream Yacht Charters
Rembobine Laurent Calando

Des bateaux digitalisés dans le monde entier

Filiale depuis 2017 de la société d’investissement Nexstage et du chantier naval Fountaine Pajot, en Charente-Maritime, Dream Yacht Charters, fondé en 2001 aux Seychelles par Loïc Bonnet, revendique le statut de numéro un mondial de la location de bateaux de plaisance à la demande. D’où le très grand intérêt suscité par l’offre de Samboat, qu’elle a rachetée.

L’idée c’est d’investir dans la digitalisation du nautisme pour remplir les bateaux en « full web ». Dream Yacht Charters se bat sur un marché mondial et comme nous étions implantés en Europe ça leur a plu. L’opération est bouclée depuis six mois
Éclaire Laurent Calando

Les œuvres d’art à portée de clic

C’est à Paris en 2015 que Mathilde Le Roy a créé Kazoart. Issue d’une famille habituée à collectionner les œuvres d’art, Mathilde Le Roy, diplômée d’une école supérieure de commerce, n’a jamais étudié l’histoire de l’art. Mais bien compris qu’acheter une œuvre d’art reste un acte passablement compliqué.

Comme il est difficile d’acheter une œuvre d’art, j’ai créé Kazoart afin rendre possible la vente directe entre l’artiste et l’amateur. Ce marché de la vente directe est en très forte croissance. Les œuvres sont moins chères et la génération des millenials (née entre 1980 et 2000, NDLR) commence à acheter de l’art
Synthétise Mathilde Le Roy

Un comité stratégique bien utile

Nous avons ouvert le capital par nécessité car nous avons démarré avec 20.000 euros et au bout d’un an il a fallu lever des fonds pour payer le directeur technique, qui avait jusque-là travaillé pour la gloire. D’où un road show organisé auprès des bailleurs de fonds qui nous a permis de lever 300.000 euros en 2016 puis 850.000 euros un an et demi après. Nous sommes accélérés par Héméra et soutenus par la CEAPC, sans oublier les business angels que nous sommes également allés voir
Déroule Mathilde Le Roy

La créatrice de Kazoart souligne qu’elle entretient de très bonnes relations avec ses actionnaires.

Nous avons une réunion trimestrielle avec le comité stratégique, qui regroupe les investisseurs. C’est très intéressant car les actionnaires ont plus de 45 % des actions, mais c’est très éclaté
Modère la créatrice d’entreprise

Une petite part d’un gros gâteau, c’est mieux

Cet éparpillement ne peut que réduire tendanciellement la pression exercée par les actionnaires sur la direction de la startup. Mais Mathilde Le Roy ne semble pas s’inquiéter de ce type de contrainte et compte bien faire monter les enchères avec une prochaine levée de 3 M€, qui va lui faire perdre la majorité du capital.

Il vaut mieux avoir une petite part d’un gros gâteau, qu’une grosse part d’un petit gâteau. La levée de fonds permet d’aller plus loin, plus vite et de pénétrer des marchés coûteux, comme ceux des Etats-Unis ou de la Chine par exemple. Ceci dit, je n’ai pas trop envie de perdre le contrôle de l’entreprise
A reconnu la dirigeante de Kazoart

Du commerce à la poésie : les débuts d’Internet

Créée il y a 23 ans, la société AT Internet est restée une entreprise familiale innovante. Elle a très vite marqué son époque avec l’invention de Xiti, le tout premier algorithme d’analyse de l’audience des sites web.

Au départ on faisait un peu de tout et n’importe quoi car en 1996 Internet c’était ça, du e-commerce jusqu’à la poésie. Et puis nous avons créé un outil de mesure d’audience de sites web, parce qu’à l’époque ça n’existait pas. Aujourd’hui nous sommes devenus l’un des trois acteurs mondiaux de ce marché de l’analyse des sites web, avec Adobe et Google…
Resitue Mathieu Llorens.

La stratégie durable du cafard adaptée au web

C’est que, contre tout attente diront certains, AT Internet a réussi à survivre à l’arrivée sur ce segment de marché de Google, une attaque qui a fait de très nombreuses victimes.

Soi je lève beaucoup d’argent et je fonce, et ça passe ou ça casse, soit j’adopte une méthode plus industrielle, peut-être plus lente. Alors je ne joue pas la carte de la spéculation financière et je deviens plus cafard que licorne. C’est-à-dire un petit animal super résistant, un des rares appelés à survivre aux radiations en cas de guerre nucléaire
S’amuse Mathieu Llorens

Pour renforcer l’entreprise, il a fallu rendre cette dernière financièrement équilibrée.

Il faut être profitable ou au moins équilibré pour s’autofinancer. Nous n’avons pas disparu lors de l’attaque du marché par Google car nous menions déjà une politique très prudente. 85 % des startups sont programmées pour être vendues au bout de trois-quatre ans, c’est typique des entreprises digitales
Déroule Mathieu Llorens

Bien se préparer à l’échec de la vente

Vendre son entreprise implique de savoir combien elle vaut et de quelle façon il faut procéder. Ce qui est en particulier le travail des avocats d’affaires. Et la fiscalité c’est la spécialité de Julie Peitregnet, avocate d’affaire au cabinet Fidal.

L’accompagnement de l’entreprise jusqu’à la levée de fonds se fait sur les plan juridique et fiscal. Ce qui implique d’intervenir le plus en amont possible, dès la lettre d’intention. Il ne faut jamais oublier qu’une cession d’entreprise peut ne pas aboutir et il faut prévoir des clauses de confidentialité et de non débouclage. La société cible va être auditée sous toutes les coutures fiscales, juridiques, etc. Ce qui fait que le cédant doit se prémunir contre les risques en cas de non aboutissement de la vente
Décrypte Julie Peitregnet

Une fois que ces clauses de confidentialité ont été adoptées, le cédant doit faire très attention aux conditions que l’acheteur va sans doute poser.

L’acheteur n’a sans doute pas envie de voir le vendeur relancer une activité sur le même marché, d’où la clause de non concurrence. Les questions juridiques et fiscales arrivent très tôt et vous aurez donc à rencontrer des avocats
A prévenu l’avocate d’affaires

Valoriser l’entreprise, mais comment ?

Le spécialiste en ingénierie financière de la CEAPC, François Lafont, a quant à lui attaqué le cœur du sujet en s’intéressant à la valorisation des entreprises, qui reste un point crucial pour les cessions voire les refinancements.

Il est important de ne pas trop valoriser l’entreprise, a prévenu ce spécialiste. Parce que quand on rachète il y a toujours des problèmes de rentabilité en jeu. Pour évaluer la rentabilité de l’entreprise on s’intéressera à l’Ebitda (ou en français Baiia pour Bénéfice avant intérêts, impôts, dépréciation et amortissement – NDLR)
A indiqué François Lafont

L’importance des crédits syndiqués

Le spécialiste financier de la CEAPC a ensuite averti qu’il fallait aussi s’intéresser aux crédits syndiqués, montés avec un arrangeur. Autrement-dit aux crédits accordés à une même entreprise par un pool de banques dont l’une joue le rôle de chef de file, d’arrangeur, qui va mettre au point les conditions du montage financier avec le chef d’entreprise. Une configuration très courante lors des cessions des entreprises.

Du point de vue bancaire, les critères de choix sont un peu un mix de tout, avec beaucoup de subjectif. Quand on rencontre une startup on est souvent emballé, ensuite il faut digérer. Nos meilleures réussites se font après cinq ans, il ne faut pas trop attendre. En termes de tendance on observe un changement de l’offre, avec moins de plateformes purement digitales. Il y a un phénomène de lassitude, on préfère désormais avoir quelque chose derrière
Analyse François Lafont avec un regard d’investisseur

Le modèle de la Silicon Valley n’est-il pas déjà mort ?

Quoi qu’il en soit, les chefs d’entreprises qui sont intervenus pendant cette conférence-débat sont tombés d’accord pour dire qu’ils ne croient en la fatalité de la vente. S’ils vendent, c’est que c’est le meilleur choix à faire pour assurer le futur de l’entreprise. Le cliché du startupper qui spécule financièrement à court terme sur l’entreprise qu’il a créé n’est pas leur tasse de thé.

Le nerf de la guerre reste l’argent et cette idée vient de la Silicon Valley où est née chez les startups l’idée du Blitzkrieg (guerre éclair -NDLR) : utiliser beaucoup d’argent pour détruire tout ce qui se trouve autour, avec par exemple un objectif à cinq ans. Il y aura beaucoup de casse, des survivants et à la fin c’est la banque qui gagne. Ce modèle est très consommateur de cash et n’a rien à voir avec le développement durable
A relevé Mathieu Llorens, frappé par le nombre de sans-abris qu’il a pu voir à San Francisco, au cœur du rêve californien

La startup à la Marc Zuckerberg aurait-elle fait son temps ?

 

Source : https://objectifaquitaine.latribune.fr

Auteur : Jean-Philippe Dejean